Couleurs de la mort

Qui a inventé cette image de la mort, en grande faucheuse, toute de noir vêtue ? La Mort n’est pas noire, la Mort a mille visages, et autant de couleurs.

 

Il y a la Mort blanche, celle de celui qui veut se purifier, cesse de manger, annule la fonction nutritive de son organisme.

 

ll y a la Mort pourpre, sanglante, de celui qui saute par la fenêtre et dont la tête vient percuter l’asphalte dans un bruit sourd. Ses os se brisent, le sang coule, tout cela forme un joli carnage, mais le malheureux n’est déjà plus là pour s’en émerveiller.

 

Il y a la mort indigo, glaçante, étouffante ; c’est la mort par noyade ou dans une avalanche.

 

Il y a la mort jaune qui suit un long séjour à l’hôpital et met fin à l’agonie d’un cancéreux.

 

Il y a la mort verte, qui vient sans crier garde. Un accident de voiture.

 

Il y a enfin la belle mort, crépusculaire, de celui qui a bien vécu et l’attend, apaisé, dans son lit. Il voudrait peut-être bien “encore un peu de lumière”, juste un peu, juste quelques instants, mais il n’a plus peur. Cette mort est d’un rouge orangé sur un fond noir, couleur du coucher de soleil, couleur d’un achèvement, couleur d’un nouveau commencement aussi, pour les croyants.

 

Et la mienne ? Elle se fait attendre. Grise, brumeuse, lointaine. Il me faut l’apprivoiser, me la rendre familière, la chérir, ma mort, pour, quand elle se présentera au loin, me jeter dans ses bras en confiance. Comme je m’étais jetée sous la voiture, la première fois, comme j’avais voulu embrasser la voiture, la mort, l’attraper au vol… et puis, la voiture m’avait percutée, j’avais voltigé, choquée de cette embrassade si brève, choquée en me réveillant à l’hôpital de cette rencontre ratée avec la mort, de la mort qui n’avait pas encore voulu de moi.

 

2015

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Cauchemar

Je suis assise à la table de la cuisine et je prépare une salade de fruits. Je pèle des pommes et je les coupe avant de jeter les petits cubes bien réguliers dans le saladier. Il faut faire attention à ce qu’ils soient tous de la même taille, exactement. Bizarrement, la pile de pommes ne diminue pas, comme si à chaque fois que j’en prenais une, une autre venait se rajouter au tas. C’est un travail de titan mais je dois continuer, sinon ma mère va m’en vouloir.

Soudain, elle apparaît à la porte de la cuisine. Je lève la tête et m’apprête à lui dire que j’ai bientôt fini, mais je suis surprise par son air alarmé. Je m’inquiète. « Qu’est-ce qu’il y a Maman ? Les cubes ne sont pas égaux ? » Elle ne me répond pas mais me fixe, la bouche ouverte, une expression d’horreur dans les yeux. Je regarde ce qu’elle me montre du doigt. Je vois ma main gauche en lambeaux. Je ne comprends pas. J’ai l’économe dans la main droite, et soudain je réalise que je ne suis pas en train d’éplucher des pommes, mais ma propre main.

J’essaie de m’arrêter mais je n’y arrive pas, je ne contrôle plus le mouvement de ma main droite. Je continue à éplucher ma main, qui est maintenant ensanglantée, et je vois les lambeaux de peau se détacher lentement, former des tourbillons et tomber délicatement sur le plan de travail. Je ne ressens aucune douleur, mais je m’inquiète de ne pas contrôler mes mouvements.

Je suis soudain détachée de mon corps, je me regarde de haut et ce que je vois me donne la nausée. Je ferme les yeux aussi fort que possible mais l’image de mon moignon sanglant consciencieusement épluché me hante, je ne parviens pas à l’effacer de mon esprit.

Pour l’éternité

Tu préfères vivre pour l’éternité ou mourir tout de suite ?

 

C’était la question que ma soeur posait à tout le monde quand elle avait cinq ans. C’est une banalité de dire que les enfants posent des questions embêtantes, et c’est encore une banalité de dire que ces questions sont sérieuses et que les enfants sont plus philosophes que nous.

 

Pour certains cette question est un dilemme. Pour d’autres, et je ne les comprends pas, ils choisissent l’éternité. Sans hésitation je choisirais de mourir tout de suite. Encore une banalité : l’éternité, c’est long.

 

Si je devais vivre éternellement, choisirais-je l’enfer ou le paradis ?

Le paradis semble la réponse la plus évidente. Pourquoi ? Il me semble qu’on s’ennuie au paradis. À cause de l’éternité, encore. Les hommes sont fait pour mourir, puisqu’ « on se lasse de tout ».

Merteuil avait raison, Valmont a envoyé la lettre pour une mauvaise raison et est mort pour une raison plus stupide encore. Merteuil est peut-être malheureuse, mais elle est cohérente jusqu’au bout. On se lasse de tout. Il faut bien se distraire.

Elle avait peut-être lu Pascal sans le suivre jusqu’au bout, comme moi. Je ne sais pas si elle espérait la foi comme je l’espère. Je l’espère sans y croire. Elle espérait probablement l’amour, qui est une autre forme d’idéal ; elle a joué et perdu. Mais elle a joué jusqu’au bout. Tout le monde a perdu, et même si elle aussi a perdu, elle a réussi à faire tomber tout le monde avec elle. Les jeux finissent souvent mal, mais ils nous occupent.

Merteuil choisit l’enfer, non pour l’enfer, mais pour la vie qui y conduit. Est-ce qu’elle a peur de l’enfer ? Si elle y croit, probablement. Si elle n’y croit pas, elle est tranquille. Se suicide-t-elle une fois qu’elle a tout perdu ? Sa réputation, sa beauté, tout ce qui lui permettait de jouer cruellement… Ou est-elle condamnée à vivre encore un peu, sans rien pour calmer son ennui ?

 

S’il n’y a rien après la mort, on est tranquille. Le rien et le vide font peur, parce qu’on ne les connait pas. Mais je pense que la perspective d’une vie éternelle me terrifie encore plus.

 

Disons que nous avons le choix entre l’enfer et le paradis. Une éternité de malheur ou une éternité de bonheur. On se trouve il me semble dans le vrai dilemme. Le malheur n’est pas quelque chose que l’on recherche, mais une éternité de bonheur me semble impossible. Comment ne pas se lasser ? Comment ne pas s’ennuyer ? Comment pouvoir vivre avec la certitude que l’on ne mourra jamais ?

Le paradis est apparemment un endroit où l’on ne s’ennuie pas. C’est difficile à concevoir. Toutes les distractions s’épuisent. On ne peut pas être heureux éternellement. Il paraît que l’humain connaît la béatitude au paradis, ce qui est différent du bonheur terrestre. Je veux bien le croire mais je ne peux pas le concevoir.

 

À la croisée du paradis et de l’enfer, on a inventé le purgatoire. Je ne sais pas vraiment ce que c’est. Une salle d’attente ? Ressemble-t-elle à l’enfer ou est-elle neutre ?

Je préférerais attendre que de savoir quel sera mon destin pour l’éternité. Mais si je préfère le purgatoire, je ne peux pas vouloir y rester. Car alors je resterais dans l’éternité.

 

Il faut faire un choix. L’enfer ou le paradis. Il me semble que c’est le plus grand dilemme et, que Camus me pardonne, la seule vraie question philosophique. Parce qu’elle n’a pas de réponse.

 

Mais au fond, personne ne nous demande de choisir.

Si on est prédestiné, il n’y a pas de choix.

Si on est conduit en enfer ou au paradis en fonction de ses actes, alors on ne choisit pas directement. C’est l’aboutissement de notre vie.

Existe-t-il quelqu’un qui ait vécu sa vie dans la seule perspective d’aller en enfer ou au paradis ? Au paradis, probablement. Mais ceux-là ne me semblent pas y mériter leur place. Ils n’ont pas bien agi pour bien agir, ils ont bien agi pour s’assurer une éternité de bonheur (les fous !). Et qui a déjà pensé agir mal dans le seul but de finir en enfer ?

 

Je n’ai aucune réponse à toutes ces questions. Peut-être parce que je n’y ai pas pensé assez. Mais je crois que c’est parce qu’il y en a pas.

Le banquet de Socrate et Jésus

Socrate et Jésus se rencontrèrent dans une ville dont je ne dirai pas le nom (pas par souci de discrétion mais tout simplement parce que je ne le connais pas, n’étant pas encore morte. J’ai seulement eu la chance d’entendre leur discussion qui m’a parue digne de votre intérêt, ou, du moins, de votre amusement).

 

Socrate déambulait dans les rues de cette ville, comme à son habitude, à la recherche d’un jeune garçon, quand il aperçut au loin Jésus. Il lui était familier bien qu’il ne l’ait pas connu de son vivant (privilège de l’Ancienneté !), il avait entendu parler de lui, et il paraissait même que ce jeune homme était devenu après sa mort, bien plus connu que lui (plus connu que Socrate, le plus grand des philosophes !). Ça l’avait un peu agacé, Socrate, quand il l’avait appris, bien sûr, qu’il avait été remplacé ainsi. Mais enfin, il était plutôt de bon caractère et il n’hésita pas à aborder celui que les vivants appelaient apparemment le Christ.

 

Jésus était en train de rire. Déjà, il y avait quelque chose de louche, pensa Socrate. De ce qu’il avait entendu, Jésus ne riait pas. Mais enfin, les racontars… lui-même le savait bien qu’on pouvait dire tout et n’importe quoi sur quelqu’un, c’est ce qu’il subissait au quotidien. Socrate, le philosophe barbu qui veut chasser les poètes de la cité, qui parle politique et justice, qui séduit les jeunes hommes en les enivrant (bon, d’accord, ce dernier point n’était pas très éloigné de la réalité il devait l’avouer)…

 

Socrate était intrigué, de quoi pouvait donc bien rire ce fameux Jésus ? Socrate n’était pas contre le rire, oh non, un petit spectacle de temps en temps, une petite farce comme ça, il était plutôt bon public, il fallait bien tuer le temps dans la ville de l’éternité. Enfin, il voulut tout de même savoir pourquoi Jésus semblait si hilare, tout seul, au coin de cette rue.

 

  • Hé, toi, de quoi ris-tu de si bon matin ?
  • .. excusez-moi… vous êtes Socrate n’est-ce pas?
  • C’est cela même, répondit le philosophe, rassuré de ne pas être le seul à avoir entendu les louanges de l’autre.
  • Enchanté, Socrate, j’ai beaucoup entendu parlé de vous.
  • Et moi donc, Jésus ! Mais, dis-moi, qu’est-ce qui te faisait tant rire à l’instant ?
  • On pourrait se tutoyer, non ? On va se connaître pour un long moment maintenant, tu sais. L’éternité…
  • En effet. Oh, mais nous ne sommes pas là pour philosopher, mon garçon. Allons, réponds à ma question, je suis de plus en plus curieux, avoua Socrate, qui ne pouvait plus dissimuler son impatience.

 

Jésus haussa les épaules.

 

  • C’est assez bête en réalité…
  • Il n’y a rien de plus drôle que la bêtise…
  • C’est vrai, c’est vrai. Eh bien voilà, je ne sais pas si tu es au courant mais aujourd’hui c’est l’anniversaire du jour où je suis censé être monté au ciel… alors les Chrétiens ici-bas, car il y en a encore, le crois-tu ? Bref, les Chrétiens fêtent cela. Je me demande s’ils y croient vraiment à ces histoires… et puis je me suis mis à penser à tout ce que l’on a écrit sur moi, toutes ces âneries, les Évangiles, que les gens lisent et relisent… et les gens prient ! Ils prient et je les entends mais, vois-tu, je ne peux rien pour eux, je suis un mortel comme eux.
  • Sauf que tu es mort, précisa Socrate (le tact n’était pas sa grande qualité).
  • Sauf que je suis mort, oui. J’ai pourri comme tous les autres, je ne sais même pas s’il reste quelques traces de mes os, quelques poussières, quelque part…
  • Sûrement pas, mon garçon ! Cela fait des siècles voyons ! Deux millénaires paraît-il !
  • 2000 ans… c’est incroyable… que le temps passe vite ici, tu ne trouves pas ?
  • Oh, je ne sais, pas je ne pense pas grand chose moi…
  • Toi, le philosophe ? Allons donc ! Tu te moques de moi !
  • Mais non, je te le jure ! C’est tout comme toi, on a écrit sur moi, on m’a prêté des paroles, et on me prend pour un philosophe. Moi, tu sais, je préfère un bon banquet. Pas pour parler d’amour et d’histoires d’androgynes et… oh.. pff… Le Banquet de Platon, quelle idiotie ! Enfin, non, je dois reconnaître que c’est pas mal, comme bouquin, mais enfin, je n’y étais pas, moi, à ce banquet… Sûrement ailleurs, occupé à faire l’amour plutôt qu’à parler d’amour… enfin…je ne te choque pas j’espère ?
  • Pourquoi donc ?
  • Je ne sais pas, mais il me semble que c’est au fameux, au sacré, au divin Christ en personne que je m’adresse ! Et, d’après ce qu’on me dit, l’Église chrétienne est plutôt moraliste en ce qui concerne les liens sacrés du mariage, les… plaisirs corporels… dirons-nous… je suis prudent, moi !
  • Mais c’est pareil que toi, je te l’ai dit ! J’ai baragouiné deux, trois phrases, il fallait bien que je me défende contre ce Romain qui voulait me crucifier, mais je n’ai pas écrit la Bible, moi ! Et tous ces gars, Mathieu, Luc, Jean-Baptiste… je les connaissais à peine, je ne sais pas où leur imagination les a portés pour qu’ils écrivent l’histoire de ma vie ! Enfin, comme je te disais, mieux vaut en rire qu’en pleurer !
  • Oh, tu sais, je ne sais pas combien de personnes lisent encore Platon et La Bible aujourd’hui…
  • Je crois que notre temps est passé… enfin !
  • Ne te réjouis pas trop vite, ça peut recommencer…
  • Tant qu’on n’est pas au temps des Croisades… ça m’a foutu le bourdon ça quand même… et la Saint-Barthélemy…
  • Mais c’était il y a longtemps… enfin je t’avoue que je n’ai pas trop connu ça, moi. Pas de guerres en mon nom ! Enfin, assez parlé, allons boire un coup ? Je t’invite !
  • Si tôt, Socrate ?
  • Oh, ne fais pas le petit joueur… et d’ailleurs, ce n’est pas toi qui transforme de l’eau en vin ? J’aimerais bien voir ça, tiens !
  • Oh ça va… redescends donc dans ta caverne, au lieu de te moquer de moi.
  • Pardonne-moi, pardonne-moi… n’empêche, je me demande qui est sorti de la caverne le premier, selon Platon ? Enfin, selon moi, apparemment…
  • Oh, cesse de te poser des questions, et allons boire, tu vas finir par devenir un vrai philosophe !

 

Bras-dessus, bras-dessous, Socrate et Jésus allèrent au bar du coin et c’est ici que finit mon histoire. Quand j’en saurai plus, je vous tiendrai au courant mais ils ont roulé sous les tables, là, ce n’est pas très intéressant.

Bientôt

Quel idiot nous a créés

Quelle race nous a engendrés

Misérables désolés bons à rien nous nous perpétuons dans notre être

 

Il va arriver une catastrophe

Bouquet final point à la ligne tu te fais attendre

 

Que faisons-nous ici

Cette race a dû être bien malheureuse

 

J’ai soudain pitié de nous qui nous dégradons

progressivement

paisiblement

gémissant seulement par intermittences

 

Qui écrira notre histoire

illisible déchirante

Il aura bien du courage

Et du temps à perdre

Comme nous tous

 

Pourtant ces fous se reproduisent !

Ils engendrent d’autres créatures ignobles

haïssables pitoyables

Notre race est bien malheureuse

Il faudrait quelqu’un qui éteigne la lumière

 

Bientôt je serai vieille

laide aigrie bouffie

Les arbres

Les arbres profitent de leur grande taille et de leur feuillage épais, rassurant.

 

L’été, ils déploient leurs fruits, et, fiers de cette abondance, ne soufflent mot. Ce silence signifie : ce que nous t’avions promis au printemps, tu le vois, est arrivé. Ce qui n’était que bourgeonnant a fleuri, et maintenant, tu peux goûter ces fruits.

 

Arrive l’hiver. Dénudés, humiliés, ils ne renoncent pas à leur hauteur. Demeurent les troncs, opiniâtres.